• Sandrine Dumazer

La théorie de l'attachement, ou la théorie que tout parent devrait connaitre


MIEUX COMPRENDRE LA THÉORIE DE L’ATTACHEMENT…


Je vais aborder dans cet article un sujet extrêmement important à mes yeux : il s’agit de la théorie de l’attachement. Lorsque j’ai visionné pour la première fois la conférence de la pédopsychiatre Nicole Guédeney sur le sujet, j’ai été bouleversée. Et je pèse mes mots ! Elle atant contribué à renforcer mes convictions concernant le maternage proximal et l’éducation bienveillante ! Elle m’a permis d’intellectualiser certaines choses que je ressentais déjà au fond de moi, en tant que maman. Et elle m’a ouvert les yeux sur des choses que je n’aurais probablement pas comprises sans elle. Je l’ai en tête en permanence, et elle m’aide tellement au quotidien à mieux comprendre les réactions de mon fils, avec moi comme avec les autres.

À mon sens, tout parent devrait voir cette conférence. Tous les professionnels de la petite enfance devraient être formés sur cette théorie. Je dirais même qu’elle devrait être enseignée aux futurs parents dans les cours de préparation à la naissance !

Alors, que dit cette fameuse théorie de l’attachement ? Je vais tâcher de la synthétiser le plus clairement possible ici, mais je vous recommande vivement de regarder directement la vidéo de cette formidable conférence de Nicole Guédeney :


QU’EST-CE QUE LA THÉORIE DE L’ATTACHEMENT ?

La théorie de l’attachement a été conceptualisée dans les années 1960 par John Bowlby, (psychiatre et psychanalyste américain), le dernier tome de son œuvre datant de 1982. Elle n’est donc pas SI récente, mais est malgré tout grandement méconnue, surtout en France (fort malheureusement !).

Cette théorie est fondée sur les besoins émotionnels du bébé. Elle analyse les mécanismes d’appel à l’aide du bébé pour combler ces besoins, et l’impact que les réponses (ou non réponses) de l’adulte qui s’occupe de lui auront sur leur lien d’attachement à tous les deux, ainsi que sur sa personnalité à moyen et long terme.

QU’EST-CE QUE L’ATTACHEMENT ?

L’attachement est une dimension (parmi d’autres) du lien affectif avec une personne qui fait qu’en cas de détresse, on recherche d’elle sécurité et proximité.

Nous avons tous des personnes qui sont pour nous des figures d’attachement. Il s’agit de ces quelques personnes de confiance que l’on se sent prêt à appeler lorsque l’on se sent mal et qu’on a besoin de réconfort. Le bébé fonctionne de la même manière : en cas de détresse, il cherche à rétablir la proximité avec une figure d’attachement afin de retrouver paix et sécurité.

Attention, être « attaché » selon la théorie de l’attachement, n’a rien à voir avec l’usage commun que l’on fait de ce mot (« je me suis attachée à cette collègue, dommage qu’elle s’en aille… »). Il s’agit là d’attendre d’une personne sécurité et protection en cas de détresse.

La figure d’attachement protège le bébé, mais c’est le bébé qui « s’attache ». S’attacher signifie « attendre la protection de la part de l’adulte ». Répondre aux besoins d’attachement de son enfant veut dire : « je sais que je dois protéger mon bébé et j’agis en conséquence ».

Notons bien qu’attachement et amour sont deux dimensions bien différentes du lien affectif. Malheureusement, certains parents aiment leur bébé d’un amour véritable, mais pour diverses raisons, ne répondent pas à ses besoins d’attachement.

L’ATTACHEMENT, UN SYSTÈME BIOLOGIQUEMENT PROGRAMMÉ QUI A PERMIS LA SURVIE DE NOTRE ESPÈCE

Lorsqu’un bébé se sent en situation de détresse, son corps tout entier se met automatiquement en état d’alarme et son système d’attachement s’active. Il va alors chercher de manière tout à fait instinctive à rétablir le lien physique avec l’une de ses figures d’attachement. Pour cela, il va exprimer sa détresse à travers un répertoire de comportements : regard, moue, gémissements, puis pleurs, cris… Un bébé capable de se déplacer va s’en rapprocher de lui-même, voire s’accrocher à elle… Et c’est là que la nature est merveilleusement faite : si le bébé est « programmé » pour manifester son besoin de proximité, l’adulte est lui « programmé » pour y répondre ! En effet, généralement, les cris d’un bébé sont très dérangeants et donnent envie aux adultes (et particulièrement à ses parents) de le consoler au plus vite pour les faire cesser (de même qu’un bébé qui gazouille attendrit l’immense majorité des adultes !)! Alors, l’adulte réconforte le bébé et répond ainsi à son besoin d’attachement. Le bébé, apaisé, ce sent à nouveau en sécurité. Son système d’attachement s’éteint : les comportements appelant à la proximité cessent, et il retourne vaquer à ses occupations. L’état émotionnel de sérénité qu’il retrouve lorsque sa figure d’attachement répond à ce besoin est très particulier, et c’est ce ressenti qu’il cherchera à retrouver la prochaine fois qu’il sera en état d’alarme.

Prenons un exemple concret : un bambin est à l’aire de jeux, et soudain il tombe puis se met à hurler. Sa maman arrive, le prend contre elle, et alors il se calme immédiatement. Certains diront alors : « c’était du cinéma ». Non ! Il était en état d’alarme, son système d’attachement s’est activé et l’a poussé à appeler sa maman, et lorsque la proximité a été rétablie, il s’est tout de suite senti mieux ! Après tout, n’est-ce pas la même chose pour nous, adultes ? Si nous ressentons une forte douleur (jusqu’à une certaine intensité bien sûr) et que notre conjoint est présent et nous manifeste son empathie et son affection, ne nous sentons-nous pas déjà mieux, même si la douleur physique est toujours présente ?

Selon Bowlby, si l’espèce humaine continue de perpétuer ce système d’attachement, c’est que celui-ci contribue à sa survie. Rien que ça ! Autrement dit, le fait que l’enfant manifeste ses besoins d’attachement et que l’adulte y réponde est quelque chose d’absolument nécessaire à son bon développement.

Dès le début de sa vie, toute situation de détresse déclenchera automatiquement chez l’enfant des comportements d’attachement. À partir de 9 mois (âge auquel le bébé se rend compte qu’il est une personne à part entière et commence à différencier le familier de l’inconnu), toute distance supérieure à celle qu’il est capable de supporter de sa figure d’attachement déclenchera automatiquement chez lui des comportements visant à rétablir la proximité.

Ce degré de tolérance du bébé à la séparation de sa figure d’attachement varie en fonction des circonstances. Nicole Guédeney donne l’exemple d’un bébé de 10 mois qui irait à la crèche sans soucis d’ordinaire mais qui, le jour où sa dent perce, refuse la séparation et s’accroche à sa maman… La douleur qu’il ressent active son état d’alarme et donc son attachement, et la séparation qu’il pouvait supporter la veille lui devient alors intolérable…

QUI SONT LES FIGURES D’ATTACHEMENT DU BÉBÉ ?

Les figures d’attachement sont les personnes qui élèvent l’enfant. En général, il s’agit de la maman, du papa, et des substituts parentaux des modes de garde. Le bébé hiérarchise ces figures d’attachement en fonction du lien spécifique qu’il créé avec chacune d’elle. L’une se détache au-dessus de toutes : on l’appelle la « figure d’attachement principale ». Il s’agit de la personne qui s’est occupée le plus souvent et le plus durablement de lui durant les premiers mois de sa vie. En général, il s’agit de la maman. Mais si, par exemple, le papa s’occupe davantage du bébé que de la maman lors des premiers mois, alors dans ce cas il s’agira du papa. Un bébé ne peut avoir qu’un nombre limité de figures d’attachement. Chacune d’elle se construit spécifiquement lors des 9 premiers mois de sa vie, et par la suite, chacune de ces figures est irremplaçable, spécifique, et non interchangeable.

C’est de sa figure d’attachement principale que le bébé attend le plus de sécurité, et c’est elle qui est capable de lui en donner le plus. C’est un point très important à comprendre à mon sens, puisqu’il explique beaucoup de comportements de bébés ou bambins que l’on interprète souvent mal. Vous les mamans, avez-vous déjà eu l’impression que votre enfant était plus facile avec les autres qu’avec vous ? Si oui vous avez peut-être, de ce fait, douté de vos capacités de mère en vous disant que les autres s’y prenaient probablement mieux que vous avec votre enfant. Peut-être même avez-vous dû affronter des remarques très blessantes à ce sujet : « avec moi, il n’y a pas de problème », « il doit sentir que toi tu laisses tout passer », etc. Et bien, rassurez-vous ! Si votre enfant se comporte différemment avec vous, c’est simplement parce que vous êtes sa figure d’attachement principale. Autrement dit, vous êtes sa source d’amour inconditionnel, et c’est avec vous qu’il ose manifester les émotions négatives qu’il retient avec les autres. Il s’agit là aussi d’un comportement instinctif : on est sur la réserve et on se « tient à carreaux » avec les personnes qu’on ne connait pas ou peu, lorsqu’on ne se sent pas en confiance (ou sinon, dans la nature, quelles pourraient être les conséquences ?), et on se « décharge » auprès de la personne dont on sait qu’elle continuera de nous aimer quoiqu’il arrive. Voici des exemples typiques : une maman dépose son enfant à la crèche, tout se passe merveilleusement bien en son absence, et à son retour, il fait une crise monumentale et refuse de monter dans son siège auto. Il faut bien comprendre que le siège auto, dans cette situation, n’est qu’un prétexte, une occasion pour l’enfant « d’exploser » auprès de sa source de sécurité. Il est soulagé de retrouver sa maman, et décharge auprès d’elle les tensions qu’il a accumulées tout au long de sa journée. Si votre enfant est plus difficile avec vous qu’avec les autres, c’est qu’il se sent en confiance avec vous et que justement, votre relation va bien ! (Finalement, nous adultes fonctionnons de la même manière : qui n’a jamais « éclaté » auprès de son pauvre conjoint innocent après une dure journée de travail ? )

Par ailleurs, cette hiérarchisation des figures d’attachement explique aussi pourquoi le bébé va très souvent, lorsqu’il est mal, refuser catégoriquement les bras de son papa et ne se calmer que dans les bras de sa maman. Combien de témoignages de mamans déboussolées par ces comportements ai-je pu lire sur la toile ! Oui, ce peut être difficile : pour la maman, qui ressent sur ses épaules un poids immense (« lorsque je suis là, je suis la seule à pouvoir calmer mon bébé ») et peut se sentir prisonnière de tant de responsabilités. Pour le papa, qui peut se sentir impuissant, se remettre en question en tant que père, vivre la situation comme un rejet pur de son enfant, voire accuser la maman d’avoir créé trop de proximité avec l’enfant sans lui laisser de place. Il est très important de comprendre et de se rappeler de cette chose essentielle : l’attachement n’a rien à voir avec l’amour. Oui, si la maman est la figure d’attachement principale, c’est vers elle que le bébé se tournera en cas de détresse pour chercher du réconfort, c’est elle qui sera la plus apte à le consoler. Mais non, cela ne veut pas dire qu’il l’aime davantage que son papa qu’il rejette à ce moment-là. Il s’agit là de mécanismes instinctifs de survie : en situation d’alarme, si trois figures d’attachement sont présentes, le bébé se tournera de manière automatique vers sa figure d’attachement principale. Par contre, admettons que uniquement papa et nounou soient là, le bébé se tournera alors de suite vers son papa (en admettant qu’il soit la seconde figure d’attachement). C’est dans un souci d’efficacité et de survie que la nature a prévu cela : dans une situation d’urgence, si le bébé devait réfléchir « alors, aujourd’hui, je choisis d’appeler papa, maman ou nounou ? », il ne ferait pas long feu ! En cas de danger immédiat, il n’y a pas le temps de penser…

COMMENT CRÉER AVEC SON BÉBÉ UN LIEN D’ATTACHEMENT FORT ET SÉCURISÉ ?

Certaines conditions sont nécessaires pour que l’enfant constitue des figures d’attachement avec qui il se sente en confiance et en sécurité :

Des expériences répétées de réponses adéquates aux besoins d’attachement du bébé:

il saute ici aux yeux que les professionnels qui recommandent aux parents de laisser pleurer leurs bébés sont dans l’erreur la plus totale ! Il est au contraire important de répondre rapidement aux pleurs de son bébé, à chaque fois. Pour les bébés plus grands et les bambins, d’accompagner leurs tempêtes émotionnelles avec écoute, calme, empathie (tant que possible bien sûr, je ne dis absolument pas que, parce qu’une fois vous avez craqué, tout est foutu ).

La continuité des personnes qui s’occupent de lui :

le bébé a besoin de stabilité. Si les personnes s’occupant de lui changent tout le temps, il pourra s’en trouver insécurisé et ne parviendra pas à créer de lien d’attachement avec elles. Il est donc préférable, quand c’est possible, de choisir un mode de garde qui limite les rotations de personnel (une bonne nounou étant idéale à mon sens), d’essayer de confier son enfant toujours à la même/aux mêmes personne(s) en cas d’absences ponctuelles (mieux vaut éviter d’avoir recours de manière répétée à des baby-sitters d’un soir), etc.

La prévisibilité et la cohérence de leurs réponses à ses appels :

si ses figures d’attachement répondent à ses appels parfois mais pas toujours, le bébé ne sait plus s’il peut compter sur elles en cas de détresse.

Des séparations limitées en fonction de l’âge de l’enfant :

là encore, attention aux conseils de l’entourage qui souvent encouragent la séparation précoce parents/bébé. Toute séparation doit être pesée, mesurée, réfléchie. Dans les toutes premières années de vie, moins il y en a et moins elles sont longues, mieux c’est. Bien sûr qu’elles sont parfois nécessaires pour l’équilibre, qu’on peut avoir besoin souffler et de se retrouver en couple, mais il s’agit d’être mesuré et raisonnable : aux 6 mois du bébé, si l’on souhaite partir à deux, il sera largement préférable de le faire sur une journée plutôt que sur une semaine…

Parce qu’elles permettent une grande proximité et une réponse casi-immédiate aux signaux d’appel du bébé, les pratiques du maternage proximal (telles que l’allaitement, le cododo ou encore le portage) favorisent un lien d’attachement fort (je ne dis pas non plus que ce sont des conditions indispensables, bien entendu).

EN QUOI L’ATTACHEMENT EST-IL UN TREMPLIN VERS L’EXPLORATION ET L’AUTONOMIE ?

« L’attachement, bien loin d’interférer avec l’exploration, la stimule »

Nicole Guédeney

Le bébé est poussé par une force intérieure très vive à découvrir le monde qui l’entoure : c’est un petit explorateur ! Ses élans curiosité naturels lui permettent d’apprendre, de comprendre son environnement.

Mais la nature est bien faite : le bébé est poussé à explorer, mais à une distance raisonnable vis-à-vis de sa figure d’attachement. C’est-à-dire qu’une fois qu’il se déplace et crapahute partout pour découvrir le monde, il reste dans une sorte de périmètre de sécurité en fonction de la distance maximale qu’il est capable de tolérer vis-à-vis de sa figure d’attachement. Et, magie de la nature, la figure d’attachement (notamment la maman) possède elle aussi une sorte de « radar » qui la pousse à maintenir le contact avec l’enfant. Le Dr Gonzales souligne que parfois, la distance maximale que tolère la maman est inférieure à celle que tolère le bébé, et qu’il est alors amusant d’observer ces couples maman/bébé à l’aire de jeu qui se lancent dans une sorte de « course poursuite » : le bébé ou le bambin s’éloigne, la maman se rapproche en soupirant (quel imprudent, je vais le perdre de vue !), et le petit s’éloigne encore, au grand désespoir de sa maman. Mais c’est justement parce que sa maman s’est rapprochée de lui que l’enfant s’est permis de s’éloigner davantage ! Ce mécanisme permet au bébé de rester en sécurité : s’il pouvait supporter une distance très lointaine de sa figure d’attachement, ses élans d’explorateurs risqueraient de le perdre ! Il s’agit là d’une formidable protection !

Le bébé est donc un explorateur, mais un explorateur prudent. La figure d’attachement principale est pour lui sa base d’exploration : s’il sent qu’il peut s’y replier en cas de problème, alors il se sentira suffisamment en confiance pour explorer le monde. En cas de détresse, il ira aussitôt chercher sécurité et réconfort auprès d’elle. Une fois le calme retrouvé, il repartira de plus belle. Isabelle Filliozat donne l’image du porte-avion : la maman est au bébé le porte-avion qui lui permet de se poser avant de repartir pour de nouvelles aventures !

Ce phénomène se met en place entre les 9 et 12 mois du bébé : à partir de cet âge, il résiste aux séparations de sa figure d’attachement, l’appelle pour rétablir la proximité lorsqu’il est en état d’alarme, l’utilise comme une base pour explorer, et se tourne vers elle pour rechercher réconfort et soutien.

Je constate au quotidien à quel point ces affirmations se vérifient dans le comportement de mon P’tit Loup de 2 ans. Lorsque nous sommes à l’air de jeu par exemple, je le vois s’éloigner, confiant, avide de nouvelles découvertes. Et puis, il peut arriver qu’un enfant plus grand le bouscule, qu’il tombe, ou encore qu’un chien lui fasse peur. Il court alors aussitôt vers moi et demande de la proximité (un câlin, voire une tétée si les émotions ont vraiment été trop fortes pour lui). Nous prenons le temps nécessaire, puis en général, d’un coup, il se redresse et repart s’amuser aussi sec ! D’après la théorie de l’attachement, il a régulé son état d’alarme auprès de moi, et il est à nouveau opérationnel pour faire de nouvelles expériences ! Parfois, j’observe malheureusement des parents qui vont refuser ces demandes d’affection de leur bambin (« il fait un caprice »), et alors forcément, le petit s’accroche encore plus ! Si seulement ils savaient que dans ces situations, ils leurs suffiraient simplement de donner à leur enfant l’affection qu’il demande…

Pour reprendre les mots de Bowlby :

« Ce n’est que lorsque les besoins d’attachements sont satisfaits que le jeune enfant peut s’éloigner en toute sécurité de sa figure d’attachement pour explorer le monde qui l’entoure. »

« La confiance dans disponibilité de la figure d’attachement constitue une sorte de tremplin pour affronter les « challenges » et permet le développement d’une vraie autonomie ».

« La vraie autonomie, c’est savoir ce qu’on peut faire tout seul, mais savoir aussi quand on a besoin d’aide. »

C’est donc en répondant aux besoins affectifs du petit enfant qu’on l’aide à prendre son envol. Absolument pas en le poussant du haut d’une tour avec comme espoir que d’un coup, n’ayant pas d’autre choix, il vole de ses propres ailes ! Vouloir forcer l’autonomie à tous prix en laissant pleurer un bébé pour qu’il arrête d’appeler la nuit ou en refusant les demandes d’affection d’un bambin constitue en ce sens de grandes erreurs. Ces enfants cesseront peut-être d’appeler par démission, et non parce qu’ils se sentent capables d’affronter ces épreuves seuls. Ce n’est en rien un signe d’autonomie !

L’autonomie, la vraie, celle qui permet de se détacher de manière saine et sereine, s’acquiert dans le temps, lorsque l’enfant s’y sent prêt. Elle s’acquiert grâce à une solide base de sécurité qui lui donne confiance en lui et en l’autre.

Voilà pourquoi je pense qu’il est si important pour nous parents de connaître la théorie de l’attachement. Elle nous enseigne que de répondre à tous les pleurs et appels de nos bébés/bambin ne va pas les rendre plus dépendants de nous, mais va au contraire leur donner une base solide de sécurité qui leur permettra de s’ouvrir au monde et de devenir plus autonomes. Plus l’enfant se sent en confiance, plus il trouve en lui les ressources pour s’éloigner de sa figure d’attachement. Parce qu’il sait qu’en cas de besoin, elle sera là pour lui.

S’attacher pour mieux se détacher, voilà ce dont il s’agit ! Comme le dit Isabelle Filliozat, « l’amour n’est pas une récompense, c’est un carburant » ! Ce dont nos bébés/bambins ont besoin pour grandir et devenir autonomes, c’est avant tout de notre amour inconditionnel ! À partir de là, ils seront capable de la prendre, leur indépendance. Le fait que si on les laisse faire, les bambins arrêtent d’eux-mêmes de téter un jour ou l’autre n’en est-il pas une belle preuve ? Vouloir forcer l’autonomie à tout prix en refusant les demandes d’affection de l’enfant est totalement contreproductif : cela abime le lien d’attachement, et un enfant dont le lien d’attachement est insécurisé aura plus de mal à se séparer sur le long terme. Bowlby explique qu’à l’âge de 7-8 ans, tous les enfants n’ont pas la même capacité à se détacher sereinement de leur figure d’attachement, et que ceux ayant plus de mal sont justement ceux dont les besoins d’attachement ont été insuffisamment comblés durant la petite enfance.

LE RÔLE DU « CARE-GIVER »

Je ne suis pas favorable à l’utilisation des mots anglais, mais N. Guédeney explique que ce mot est intraduisible !

Dans la théorie de l’attachement, donner le « care-giving » signifie : donner des soins au bébé dans la dimension de l’attachement. Cela implique d’être attentif aux signaux verbaux et non verbaux du bébé, et d’être sensible à ses besoins d’attachement et d’exploration.

En situation particulière de détresse, cela veut dire :

  • Être sensible à la détresse du bébé : « mon chéri, tu n’as pas l’air bien ».

  • Manifester son empathie : « Je comprends ton émotion même si je ne la ressens pas, et je vais pouvoir t’aider à la surmonter. » (« Oh, c’est parce que j’ai quitté la pièce sans te prévenir ? Oh oui, tu as dû te sentir seul d’un coup ! Et tout triste ! C’est difficile ça ! »)

  • Chercher des solutions qui vont l’aider à s’apaiser, et les lui communiquer : « Viens mon cœur, est-ce que tu aimerais un câlin, ou que nous lisions un livre ensemble ? ».

  • En cas de mauvaises interprétations (car cela peut arriver !), chercher à rectifier le tir.

En procédant ainsi, non seulement on aide l’enfant à retrouver le contrôle de ses émotions, mais en plus on lui enseigne des compétences fondamentales : on lui apprend qu’il est possible de contrôler ses émotions négatives. On lui permet de comprendre que son comportement est une manière de nous communiquer ce qu’il ressent en lui, et que nous pouvons partager ce ressenti avec lui. (Notons que cela rejoint tout à fait les découvertes en neuroscience dont nous fait part le Dr Gueguen dans ses livres Pour une enfance heureuse et Vivre heureux avec son enfant).

Ce point est fondamental, car le bébé seul NE PEUT PAS réguler ses émotions négatives comme la tristesse, la peur ou la colère. Il a besoin de l’adulte pour se calmer, et c’est ainsi qu’il apprendra petit à petit à les réguler.

Si l’adulte ne répond pas lorsqu’il se trouve en situation de détresse, alors le bébé adoptera des stratégies adaptatives. Il est tellement immature et dépendant qu’il y est contraint : il a besoin de lien avec ses figures d’attachement. Si quand il est joyeux tout va bien, mais qu’à chaque fois qu’il exprime une émotion négative, on l’ignore, on le réprimande, on lui demande de se taire, alors il finira par prendre sur lui pour maintenir le lien et la proximité avec ses figures d’attachement : « je ne manifeste pas, je ne demande pas, et je ne perçois pas en moi-même tout ce qui est de l’ordre des émotions négatives ». Par contre, son corps, lui, les perçoit, et bien sûr le stress ressenti est maximal ! Au regard de l’apprentissage de l’écoute et de la régulation de ses propres émotions négatives, c’est catastrophique ! (Et c’est sans parler des effets néfastes du cortisol sur son cerveau encore immature, que j’avais déjà évoqués ici).

Dans certains cas, les figures d’attachement répondent parfois, mais pas toujours. En conséquence, il arrive que le bébé appelle plus fort pour maximiser ses chances d’obtenir une réponse. Si la figure d’attachement tarde à venir, il lui manifestera toute sa colère lorsqu’elle arrivera enfin !

L’IMPACT DE L’ATTACHEMENT À LONG TERME

Le bébé construit à partir de l’âge d’1 an un modèle des autres et de soi en situation de détresse.

Si à chaque fois qu’il a besoin d’aide, on lui répond avec empathie et de manière sécurisante, il développe plusieurs certitudes :

Il peut compter sur l’autre en cas de problème.

Il a de la valeur au regard de l’autre, même en situation de détresse.

Il a un impact sur l’autre.

De plus, il intègre en lui ces modèles d’interactions positives et sera capable de les reproduire plus tard, avec les autres !

Un attachement sécurisé permet donc, à plus long terme, d’avoir confiance en soi et en l’autre, à mieux réguler son stress, et en ce sens constitue un formidable tremplin pour affronter les situations difficiles de la vie. Il permet aussi un meilleur contrôle des émotions négatives, un plus grand sens de l’empathie, et en ce sens contribue à de meilleures relations sociales, et une plus grande capacité à gérer les situations conflictuelles.

Au contraire, un attachement non sécurisé pourra avoir diverses conséquences à moyen et long terme. C’est un facteur de risques qui associés à d’autres, peut entraîner des troubles du comportement chez l’enfant, mais aussi chez l’adulte qu’il deviendra. À titre indicatif, 80% des sujets dans les populations cliniques psychiatriques d’enfants/adolescents ont des attachements non sécurisés.

Si l’enfant grandit dans un climat d’hostilités et de conflits, où les émotions négatives ne sont pas permises, alors il intègrera ces modèles dans ses relations sociales avec les autres plus tard. Nicole Guédeney donne l’exemple d’un enfant de 3 ans qu’elle a observé taper un autre enfant venu près de lui avec un ballon. Lorsqu’on lui a demandé pourquoi, il a répondu : « il est venu avec son ballon, donc c’était un ennemi ! ». La conclusion de N. Guédeney est que cet enfant n’a pas dû vivre beaucoup de relations sécurisantes pour que lorsque quelqu’un vienne près de lui, il le perçoive aussitôt comme une menace.

En cas de problèmes de comportement chez l’enfant, connaître la théorie de l’attachement peut permettre d’intervenir à temps de manière efficace, plutôt que de tout mettre sur le compte du tempérament ou des gènes.

Un attachement non sécurisé ou peu sécurisé n’aura pas nécessairement comme conséquences des troubles comportementaux. Cependant, notre histoire d’attachement influence grandement notre personnalité.

Nicole Guédeney nous invite à nous poser les questions suivantes :

Avons-nous une bonne estime de nous-même ?

Si elle est bonne, est-elle bonne uniquement lorsque nous avons réussi, ou même en situation d’échec ?

Est-elle bonne sous le regard de n’importe qui, ou uniquement sous certains regards ?

La manière dont nous répondons à ces questions a probablement à voir avec notre propre histoire d’attachement, construite depuis notre petite enfance.

Bowlby classe les différents schémas de comportements liés à l’histoire d’attachement de la manière suivante :

1 . Modèle « secure » (attachement sécurisé)

« Cela ne va pas. J’ai le droit de ressentir que cela ne va pas. Je vaux la peine d’aller mieux. Je peux supporter de chercher pourquoi je souffre. Il existe des personnes à l’extérieur qui pourront supporter de me voir allant mal ou vulnérable, ou dans le besoin de réconfort ou d’aide, sans indifférence, ni rejet ni rétorsion. Ce sera moins difficile si j’ai cette aide pour explorer pourquoi je vais mal, et pour trouver des solutions. »

2. Modèle insecure évitant (attachement non sécurisé):

« Je ne ressens jamais la tristesse. Je cherche à me débrouiller par moi-même, car je ne peux pas compter sur l’autre. Je porte mon attention sur tout ce qui m’éloigne de la perception de ma détresse. Je ne demande jamais rien, je ne compte que sur moi-même. »

3. Modèle insecure résistant/ambivalent (attachement non sécurisé):

« Je ne sais jamais si je peux compter sur les autres. Ils sont tellement imprévisibles, et donc décevants. Je me sens tellement dans le besoin des autres et tellement en colère contre eux de ce qu’ils m’affligent comme déception. Je me concentre seulement sur la manière dont je peux attirer leur attention, mais je n’ai plus de disponibilité pour explorer, et je sais que je ne peux rien faire par moi-même. »

MON RESSENTI

Comme je l’ai dit, lorsque j’ai pris connaissance pour la première fois de la théorie de l’attachement lorsque mon fils était encore un petit bébé, j’ai été bouleversée. Bouleversée, et aussi consternée et en colère. En colère de penser que depuis le temps que cette théorie détenant des informations capitales pour le bien-être de l’enfant et le bon développement de sa personnalité est accessible (les années 60, cela ne date pas d’hier tout de même !), à laquelle on peut ajouter les découvertes récentes en neurosciences affectives qui ne viennent que la conforter, on continue de traiter les enfants comme on le fait en France : punitions/isolements/cris et autres violences éducatives dans les écoles, répression des émotions (et rappelons que le conseil constitutionnel a refusé l’article de loi visant à interdire les violences éducatives !). Que l’on continue de qualifier leurs besoins de « caprices », que l’on maintienne une durée de congé de maternité aussi ridicule, que l’on fasse machine arrière concernant le congé parental, que l’on n’investisse pas davantage dans les crèches pour améliorer le ratio enfants/auxiliaires (sérieusement, 1 pour 5 à 1 pour 8 pour les bébés, est-ce normal ?!), que l’on perpétue cette image de mère poule possessive et étouffante à la maman qui choisit de s’occuper de son petit enfant à temps plein, que l’on pousse toujours plus la séparation précoce maman/bébé « au risque qu’il ne parvienne pas à se détacher », que l’on demande aux parents de laisser pleurer leurs bébés et de ne pas « céder » à toutes les demandes affectives de leurs bambins « pour qu’ils deviennent plus autonomes » (quel comble !), et j’en passe ! Je rêverais d’une société où tous les professionnels de la petite enfance auraient connaissance de la théorie de l’attachement et aient à cœur de faire tout leur possible pour respecter les besoins d’attachement des petits enfants. Dans sa conférence, Nicole Guédeney déplore ce décalage entre l’acquisition de nombreuses connaissances sur les besoins des bébés et l’absence totale de moyens mis en place pour y répondre. Voici ces mots auxquelles j’adhère à 100% :

« Dans notre contexte actuel, nous n’avons jamais autant parlé des besoins des bébés et des enfants, et nous n’y avons jamais aussi peu répondu. »

« Il n’y a pas à notre époque de manière aussi généralisée une organisation aussi délibérée de ne pas donner une continuité relationnelle suffisante qui respecte les besoins du bébé dans nos sociétés occidentales. »

« Il n’y a jamais eu de période où l’on a aussi peu soutenu ceux qui sont responsables d’élever les bébés. »

La note d’espoir je trouve, c’est qu’elle explique que dans de nombreux pays, les choses ont changé : la théorie de l’attachement a révolutionné les pratiques du milieu de la petite enfance. À quand notre tour ???

Sources et références :

Conférence de Nicole Guédeney sur la théorie de l’attachement

Serre moi fort, Carlos Gonzales, Editions du Hêtre, 2013, p 51 à 54

http://parents-naturellement.com/attachement/


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